Recueils de poésie

Apprendre,

Aimer, ce sera:
apprendre à se taire,
pour apprendre à dire,
et à ne pas dire.

Apprendre à s'écrire
pour apprendre à se taire
pour apprendre à semer.

Apprendre à se lire,
pour apprendre à s'écouter,
germer.

Se laisser germer,
comme graine de sénevé,
se laisser advenir.

Se laisser concevoir,
accepter d'exister,
se laisser mettre en forme.

 

Se ranger,
pour faire place
sans se laisser envahir.

Aider à construire,
à faire tenir ensemble :
deux en un.

Puis, ayant reçu
la visitation de l'esprit,
et pouvant se dire
enfin moi.

Sans mentir,
sans repentir,
vers aujourd'hui,
pouvoir repartir.

Aimer,
ce sera des deux mains,
se laisser bénir.

Eloge de la platitude

Ton univers visible est limité par l’horizon.

Quoi que tu fasses, tes yeux de chair, aussi clairs soient-ils, ne sonderont rien au-delà. Tous les univers apparaissent « plats » à leur naissance.

Leur courbure est indétectable.

A la taille de mon jardin, la courbure de la Terre - 6 000 kilomètres en son rayon - ne se remarque pas.

En face de ce défi lancé aux sens et tout se prêtant à être interprété, peut-on convenir de trois manières de voyager et d’une quatrième pour les réconcilier ?

La première consiste à se laisser embarquer par l'étendue terrestre : suivre un trait dessiné en pointillé sur l'horizon immense. Cela peut consister à monter à bord d'un chemin de fer intercontinental comme la Baïkal-Amour Magistrale. Tu investis un wagon.

Tu t'y installes. 

Tu n'en bouges plus ou si peu.

L'univers se résume alors à un carré de quelques mètres où tu s’assois, manges, te lèves pour prélever du thé au samovar, te rassois pour boire, lire, jouer aux cartes ou aux dominos, discuter et dormir.

Seuls tes yeux bougent, mis en mouvement par le défilement du paysage.

Montagnes et rivières, plaines et vallées, ponts et isbas défilent, muets.

La seconde façon de voyager consiste à donner procuration à un écrivain voyageur, et t’en remettre à ses récits : J. VERNE, R.L. STEVENSON, S. LAGERLÖF, H. de MONFREID, J. LONDON, B. CENDRARS, J. LACARRIÈRE, … qui introduisent chacun l’enfant à l’envie de la première manière.

La troisième manière de te dépayser consisterait à devenir étranger sans bouger de chez toi.

Il suffit de recevoir le visiteur et te laisser observer. C’est devenir un autochtone, un indigène conscient de son état dans cet endroit de hasard qu’est le lieu de ton séjour.

C’est devenir un objet d’étonnement au regard du voyageur dont la langue, la couleur, les mœurs peuvent en tout point se distinguer des tiens.

Faire en sédentaire un voyage asymétrique. Te laisser regarder et te contenter d’accueillir l’étonnement produit.

Te décentrer de tes certitudes d’occidental péremptoire maquillées sous l’aplomb. Te laisser faire, pour une fois ! 

.../ 

 

Un chateau dans les cieux

Commander

« Un corps périssable appesantit notre âme. Cette enveloppe d'argile alourdit notre esprit aux mille pensées. Nous avons peine à nous représenter ce qui est sur terre, et nous trouvons avec effort ce qui est à portée de la main. Qui donc a découvert ce qui est dans les cieux ? »

Livre de la sagesse 9, 13-18

 

 

L’âge d’homme

De ton visage tu as rasé

le fin duvet qui t’irritait

Tente ta chance, prends tes distances

soulève ton adolescence

L’angulation de tes pommettes

a creusé lieu à ton regard

Qu’il soit ta loupe en haut du phare

mystérieux comme rosette

Etre gardien de ses espoirs

casiers d’osiers au fond mouillés

pour capturer les crustacés

les araignées en robe du soir

Commence par le mareyage

ne tombe pas dans les images

observe bien les paysages

dissimulés sous les nuages

 

Bien des désirs te voudraient sage

pour dissiper tous tes mirages

Interdis-toi le resquillage

débute par l’appareillage

Avant que d’être capitaine

pour te mater soit matelot

Au sommet du mât de misaine

contente-toi du son des flots

Mis à l’épreuve tu trouveras

bancs de brouillard et coup de vent

Si tu retrouves le courant

au quai du port accosteras

Sans rien renier ni déniaiser

écoute en toi le petit prince

Reste éloigné de ceux qui grincent

contente-toi de naviguer.